Prologue

Trois coups de pistolet

pour le médecin Mehmed Graho la Grande Guerre a commencé un jour de canicule, en juin, lorsqu'on l'avait informé sans plus d'explication qu'on allait apporter à la morgue deux "corps importants". Cependant, pour le docteur Graho, vieillard voûté mais encore vigoureux, la tête chauve au sinciput singulièrement grand et plat, il n'y avait, à vrai dire, pas de corps importants. Tous les cadavres qui venaient sous son scalpel étaient blêmes comme la cire, la bouche désespérément ouverte, les yeux exorbités, le regard absent aux pupilles fixes cherchant à saisir un dernier rayon de lumière. Le plus souvent on n'avait pas eu le temps ou l'autorisation de leur fermer les paupières.

Mais cela ne troublait pas le docteur Graho. Depuis 1874, il revêtait sa blouse blanche, chaussait ses lunettes rondes, enfilait ses longs gants de chirurgien et commençait son travail dans la morgue de Sarajevo. Il s'évertuait à arracher les cœurs des poitrines aux côtes brisées par la torture de la police et trouvait dans les estomacs des cadavres des arrêtes de poissons et des restes de derniers repas.

Cette fois-ci on lui apportait des "corps importants" alors que le médecin légiste n'était pas encore au courant des évènements qui s'étaient déroulés dans la ville. Non, il ne savait pas que la voiture de l'archiduc s'était lentement engagée dans la rue Franz Joseph et que là, à l'angle de l'immeuble de la Société d'assurance "Kroacija", un petit jeune homme avait tiré trois coups de feu sur le prince héritier et l'archiduchesse de Hohenberg. Il n'apprit que bien plus tard comment les choses s'étaient passées : tous, dans le cortège, avaient d'abord cru que les balles n'avaient pas atteint le couple princier, que l'archiduc avait juste tourné un peu la tête en direction de la foule et, selon l’impression générale, l'archiduchesse ressemblait à une de ces poupées que l'on voit dans les vitrines des boutiques viennoises. On ne s'aperçut qu'après coup que sa robe était ensanglantée et que du sang giclait de la bouche de François-Ferdinand vers sa moustache soigneusement noircie. Dans les quinze minutes qui suivirent, l'important invité devint un "corps important", alors que son honorable épouse, encore en vie, était transportée en un lieu ombragé dans l'espoir qu'elle allait recouvrer ses esprits, ce qui malheureusement ne se produisit pas. Dès lors, elle aussi, devint '"un corps important" dans la fraîcheur de l'hôtel où on l'avait déposée.

On venait d'apporter ces "corps importants" à la morgue, mais on n’avait pas communiqué au docteur Graho leur identité. Ce n'est que d'après l'uniforme du cadavre de l'homme, bardé de médailles, et les pans imposants de la longue robe en soie du cadavre de la femme, qu'il devina quels étaient les personnages qui avaient échoué cette fois-ci sous son scalpel. Il eut juste le temps de les déshabiller et de laver leurs plaies, lorsqu'on lui notifia qu'il ne fallait pas enlever les balles des corps, mais passer immédiatement à la préparation du plâtre pour les empreintes de leurs visages. C'est pourquoi sans doute avait-il omis de constater que l'archiduc avait, dans sa cavité buccale, une petite tumeur maligne et que dans le ventre de l'honorable dame, venait de mourir quelque chose qui aurait pu être un foetus.

Enduire les visages et prendre les masques... rien de plus. C'est ce qu'il fit, pendant que devant la morgue retentissaient des cris indistincts et que de lointains sanglots se mêlaient au bruissement du vent chaud de la Miljacka. Dans les rues, à quelque pas de là, la foule affolée courait en tous sens dans l'espoir d'attraper et de lyncher les responsables de l'attentat. Sous le Pont Latin on retrouva les armes dont ils s'étaient débarrassés. Des dénonciateurs transmettaient d'une voix panique les bruits qui couraient et qui comportaient une bonne part de falsifications et de mensonges. Pendant ce temps, le docteur Graho préparait son mélange d'eau et de plâtre dans un récipient en tôle, faisant attention à ce que la masse ne durcît avant d'être appliquée sur les visages.

Il enduisit d'abord le front légèrement bombé, marqué par une ride entre les yeux, de la noble dame et son nez un peu camus aux larges narines. Il remplit soigneusement les fosses nasales, appliqua le plâtre entre les cils, puis, avec beaucoup de soin, digne d'un artiste, modela les sourcils, en apposant, presque avec amour, la masse molle sur chaque poil. Il s'attaqua alors avec ferveur à l'effigie de l'archiduc, concentrant son attention surtout sur sa moustache noire qui devait être conservée pour les générations futures et allait certainement servir, pensait-il, pendant des décennies, à la reproduction de moulages en bronze qui orneraient chaque institution de la double Monarchie. Eprouvait-il une quelconque appréhension, avait-il le trac ? Se voyait-il à ce moment dans le rôle du démiurge taillant la face éternelle de celui qui, à peine une demi-heure plus tôt, était le futur homme le plus puissant de l'Autriche-Hongrie ? Il n'en était rien. Le docteur Graho était un de ces hommes qui ne s'encombrent pas d'idées inutiles. Il n'avait pas d'imagination. Il ignorait les affres des nuits d'insomnie. Les esprits des cadavres qu'il disséquait durant sa journée de travail ne risquaient pas de troubler son paisible sommeil. S'il n'en était pas ainsi, il n'aurait pas pu garder, depuis 1874, son poste de médecin légiste en chef de Sarajevo, et ces innombrables cadavres de toutes les trois confessions n'échoueraient pas quotidiennement sur sa table de dissection.

Même maintenant, sa main ne trembla pas. Il appliqua d'abord une couche de plâtre sous la lèvre inférieure du prince héritier, insistant tout particulièrement sur la fossette de son menton rasé. Après quoi il se consacra avec beaucoup de minutie à la moustache. Ayant d'abord soigneusement nettoyé les traces de pommade colorante, il mit tout son talent à détacher chaque poil avant d'y appliquer son mélange. Puis, une fois sa tâche terminée, il contempla ces deux corps nus, mollement abandonnés, avec des masques blancs sur le visage. Il ne lui restait plus qu'à attendre, mais il se produisit alors quelque chose d'inhabituel.

Il lui sembla entendre une voix, il dressa l'oreille et constata qu'il ne s'était pas trompé : c'était bien une voix.

Quelqu'un serait-il entré dans la morgue ? Eventuellement, son assistant, ou encore, quelque gendarme ? Il regarda tout autour, mais ne vit personne. Ce furent à présent des mots, des mots incompréhensibles qui se multipliaient et s'enchevêtraient, se muaient en un tumulte de chuchotements. En quelle langue étaient ces paroles ? Il lui sembla d'abord que c'était un mélange de toutes les langues qu'il connaissait : le turc, le serbe, l'allemand, le magyar... mais il y en avait aussi d'autres, inconnues de lui, asiatiques, africaines, et peut-être même d'autres encore, depuis longtemps disparues, telles que l'araméen ou le khazars. Le médecin qui ne rêvait jamais, éprouva le besoin de s'asseoir sur une chaise, quoique sûr de n'éprouver aucune peur. Il scruta les deux corps et constata qu'ils étaient immobiles. Mais même si, par quelque hasard, ils avaient bougé, cela ne l'aurait pas étonné outre mesure. Il arrive que le corps affolé, abandonné par l'âme, se manifeste par un dernier spasme désespéré. Il avait vu cela en 1899, lorsqu'un pauvre malheureux, presque un jour après sa mort, avait failli tomber de sa table, dans une brusque secousse pareille à une décharge électrique. Il y avait aussi le cadavre d'une femme, ça devait être en 1904, ou un peu plus tard, en 1905, qui, pendant plusieurs heures, avait eu l'air de continuer à respirer. Ses beaux seins qui n'avaient pas allaité d'enfants se soulevaient régulièrement sous ses propres yeux, comme si les lèvres mortes continuaient à aspirer l'air, mais il s’était avéré qu’il n’en était rien et le docteur Graho en avait rendu compte dans une publication très remarquée parue dans une revue professionnelle à Vienne.

L'archiduc et l'archiduchesse auraient pu même s'enlacer, sans que cela eût pu le surprendre. Mais les voix !... Elles s'étaient à présent épurées de tout ce brouhaha incompréhensible et lui parvenaient soudain plus nettement, de façon plus articulée, en allemand... Il essaya de comprendre d'où pouvait parvenir ce chuchotement et il conclut que c'étaient sûrement les bouches sous les masques de plâtre qui parlaient. Pour ce phénomène il ne saurait y avoir d'explications physiologiques et il n'aurait pu en aucun cas donner lieu à une conférence convaincante devant l'Association des médecins légistes de l'Empire. François Ferdinand et son épouse se parlaient. Le docteur Graho colla son oreille contre la bouche du prince et entendit sous le masque mortuaire, sourdement, mais de façon suffisamment distincte, ce mot : "Ma chère." Puis, aussitôt: "Mon cher". "Vois-tu cette contrée, cette montagne sur laquelle les feuilles poussent et tombent à une telle vitesse que les années sont comme des minutes ?" "As-tu mal ?" "Un peu. Et toi ?" "Non, mon chéri, je sens juste quelque chose de dur sur mes lèvres, et ce n'est pas l'humidité de la glaise..."

Mehmed Graho tressaillit. Le plâtre ne s'était pas encore durci sur les visages du couple princier, mais, abasourdi par les paroles de l'archiduchesse, il se mit, les mains tremblantes, à retirer les masques des visages. Il constata avec bonheur que les moules ne s'étaient pas cassés; cela aurait pu lui coûter sa place qu'il avait réussi à garder depuis l'Empire Ottoman. Tenant dans ses mains les deux masques mortuaires, il jeta un coup d'œil rapide sur les deux visages blêmes et barbouillés devant lui. Les lèvres remuaient, il pouvait le jurer. "Je suis nu", dit le corps de l'homme. Et puis: "J'ai honte, je ne me suis jamais montrée toute nue devant toi." "Mais maintenant, nous partons." "Où ?" "Quelque part". "Qu'est-ce que nous laissons derrière nous ?" "De la misère, rien, nos rêves et tous nos vains projets". "Qu'est-ce qui va se passer ? "Il y aura une guerre, une grande guerre, à laquelle on aurait pu s’attendre." "Sans nous ?" "Précisément, à cause de nous..."

A cet instant un homme pénétra dans la morgue. Il s'adressa en turc au docteur Graho: "Avez-vous fini, docteur ? A la bonne heure. Les nouveaux uniformes viennent juste d'arriver." Il poursuivit en allemand : "Mon Dieu, quelle horreur de les voir nus, avec les visages barbouillés de plâtre ! Lavez-les vite. La délégation de la cour peut arriver à tout instant. Il faut embaumer les corps et les transporter d'urgence par train jusqu'à Metkovic, puis, par bateau, jusqu'à Trieste. Bougez-vous docteur, qu'avez-vous à rester là comme pétrifié ! Ce ne sont quand même pas les premiers cadavres que vous voyez. Ils ont beau être l'archiduc et l'archiduchesse, quand ils cessent de respirer, ce ne sont plus que des corps."
Et les voix ? faillit dire le docteur, et la guerre, la grande guerre ? Mais il ne souffla mot. Des bouches mortes ne peuvent parler, se rassurait-il, pendant qu'il remettait les moules en plâtre à cet homme dont il savait qu'il était un gendarme, un sbire, un soldat un provocateur et peut-être de mèche avec ceux qui avaient commis l'attentat... Plus tard, tout redevint comme avant, comme ça a toujours été dans les morgues. On habilla les corps, on recouvrit la poitrine de l'archiduc d'un nouvel uniforme, on y mit de nouvelles médailles, fausses, à la place des anciennes, abîmées et souillées de sang. Une nouvelle robe de bal, presque identique à la précédente, couleur abricot pâle, enveloppa les seins nus de l'archiduchesse (nul ne songeait au linge), puis vint le soir, un soir comme tous les autres, accompagné de cette brise qui rafraîchit la vallée de Sarajevo même l'été. Les jours suivants, le docteur continua à travailler. Sur sa table, personne n'avait bougé, personne n'avait parlé, mais à huit cent cinquante kilomètres de là, au nord-ouest, la presse autrichienne lançait à l'unisson des décharges sur le gouvernement serbe et sur Nikola Pasic, qui n'avait jamais joui de sa sympathie.

Dans le journal Pester Lloyd, dont la rédaction se trouvait au bord du Danube dans un immeuble sombre à l'allure presque diabolique, travaillait Tibor Veres. Pour le journaliste Veres, la Grande Guerre a commencé lorsque, en tant que Hongrois de Backa, connaissant la langue, il lut dans les journaux serbes qu'il était chargé d'éplucher, la phrase suivante : "A Vienne, cette ville de bandits, où la gente commerciale serbe a placé son argent pendant des années, les calomnies des journalistes judéo-autrichiens prennent de plus en plus le ton d'un aboiement de chiens." Il en fut outré - c'est ce qu'il dit du moins à certains de ses collègues - pas tellement en tant que Juif hongrois, (ce qu'il n'était pas en réalité), qu'en tant que journaliste (ce qui était exagéré car il n'était qu'un simple scribouillard.) Plus tard, buvant un pinte de bière brune dans la brasserie Taverna, il s’exclama : "Je vais me venger!", à la suite de quoi la foule éméchée reprit ses paroles comme un refrain, en criant : "Il va se venger !"

Et ce minable gratte-papier de la capitale qui jusqu'à hier encore rédigeait des notes sur les incendies dans les maisons de Budapest et sur les vases de nuit que certains jetaient encore par la fenêtre sur la tête des passants, que pouvait-il faire d’autre que de se dire que ce refrain de la belliqueuse foule de cabaret l'engageait ? Mais l’engageait à quoi ? Quelques jours plus tard, son rédacteur lui confia une nouvelle tâche où il vit la main de la providence qui lui assurait, pensait-il, un grand avenir. On demanda à tous les blancs-becs qui collaboraient au Pester Lloyd et n'avaient pas leurs propres colonnes - ce qui était le cas du jeune Veres - de rédiger quotidiennement des lettres de menace à l’adresse de la Cour de Serbie.

Tâche vaine, dirait-on, mais pas nécessairement pour celui qui jusqu'à hier faisait des rapports sur l'épidémie de variole dans le ghetto des Tziganes de l'île Margit. On exigeait à présent de la loyauté et du patriotisme, mais surtout un style d'écriture approprié au pastiche. Et Veres s'adonna à la tâche. Il fut loyal, d'un zèle que nul n'eût pu égaler. Il ne doutait nullement de son patriotisme de Hongrois de confession israélite. Quant à son style, il était plus que certain qu'il n'allait pas le trahir. La première lettre adressée à sa Majesté le roi Alexandre, le prince hériter de Serbie, s'avérait plus que satisfaisante. Tibor n'avait pas l'impression d'écrire, mais de crier à la face de ce prince prétentieux qui avait mis le feu à la vieille Europe civilisée : "Vous êtes un porc qui pas même dans sa propre porcherie boueuse ne sait se vautrer." Ou encore: "Espèce de bâtard de putois, tu as empuanti jusqu’à ton propre bourbier !"

Lorsque la presse serbe qu'il continuait à suivre minutieusement, informait que de Pest et de Vienne, arrivaient quotidiennement à l'adresse de la Cour des centaines de lettres de menaces insensées en magyar et en allemand, truffées d'ignominieuses insultes à l'égard du prince héritier et du vieux roi Pierre, Veres n'y voyait qu'un encouragement à poursuivre de plus belle. Son rédacteur lui-même, ayant lu une de ses productions, l’avait flatté à peu près en ces termes : "Il y a là l'étoffe d'un vaillant journaliste de l'Empire." Mais alors, tout comme pour le médecin légiste Graho, il se produisit quelque chose d'inhabituel, sans les signes gothiques précurseurs qui avaient troublé un instant la paix de la morgue de Sarajevo. Les mots commencèrent à désobéir à Tibor. Comment ce phénomène avait-il pu se produire, il n'eut pas été capable de le dire.

Il procéda comme de coutume à la rédaction d'une lettre selon l'ordre qu'il avait l'habitude de suivre : il débuta par les plus grossières calomnies, il énuméra les tares du roi serbe et de la Serbie, puis, en bon journaliste, il développa laborieusement son idée en s'efforçant de la justifier par l'évocation de quelques honteux exemples de l'Histoire, et il couronna le tout par une menace directe. Mais lorsque, avant de montrer son travail au rédacteur, il prit la précaution de le relire, il se trouva fort surpris. Les mots qu'il avait tracés semblaient s'être joués de lui. C’était un vrai royaume grammatical sans roi. Les substantifs s'entremêlaient outrageusement en falsifiant le sens qu'il avait voulu leur donner, les verbes non plus ne se tenaient pas tranquilles ; les adjectifs et les adverbes étaient de vrais rebelles, des pirates infiltrés dans l'équipage d'un bateau, des contrebandiers trafiquant hommes et marchandises. Seuls les chiffres et les prépositions semblaient résister à ce jeu débridé. Il en résultait que tout ce que Tibor avait écrit ressemblait plutôt à une louange au prince héritier serbe qu'à une invective.

Il songea à recopier la lettre, mais se rendit compte aussitôt qu'il était absurde de recopier un panégyrique de la Serbie, alors qu'il avait voulu exprimer tout le contraire. Il décida de changer de langue. Il passa du magyar à l'allemand. Il lui fallut arracher à sa mémoire des mots allemands oubliés, des mots qui avaient des protubérances et des excroissances étonnantes, des mots aveugles et sourds à toute morale et conscience. Avec ces débris de phrases ramassés dans la rue et dans les jargons querelleurs des auberges, le petit chroniqueur de Budapest s'évertua à bricoler une nouvelle lettre et, de nouveau, le résultat lui parut très beau - si tant est que cette épithète peut être appliquée à un pastiche - mais dès qu'il l'eût terminée, elle commença, là, sous ses yeux, à changer de sens, à s'épurer et à s'anoblir d'une façon quasi insolente. Gering (insignifiant) se muait en gerecht (juste); quand il voulait écrire Das war ein dummes Ding (c'était une bêtise), il s'avérait qu'il avait noté de sa propre écriture : Jedes Ding hat zwei Zeiten (chaque chose a deux faces) comme s'il avait voulu s'engager dans un débat avec ce prince insolent et non à le noircir. Et cela se poursuivait à mesure que la lettre progressait. Les mots qui puaient la filouterie et les excrétions ignobles, semblaient s'être lavés et parfumés. Le juron devenait un simple blâme. Le blâme, une quasi-approbation...

Il alla jusqu'à s'en prendre au papier sur lequel il écrivait, ce papier fin qu'utilisent les journalistes, si bien qu'il demanda à son rédacteur un papier plus épais. Il changea aussi de plume, remplaça l'encre bleue par de l'encre noire et, curieusement, cela s'avéra efficace. Il écrivit alors une pléthore de textes qui restèrent tels qu'il les avait conçus. Son rédacteur était satisfait et Tibor resta persuadé que tout le secret était dans le papier, la plume et l'encre noire. Il eut envie d'embrasser cette plume venimeuse avec laquelle, durant l'été 1914, il avait rédigé une quantité innombrable de lettres adressées à la Cour de Serbie. Cependant, il n'avait aucune idée des surprises que lui réservait la poste...

Les lettres arrogantes avaient compris qu’elles ne devaient pas se rebeller devant leur auteur insomniaque et bouffi, mais qu'elles devaient se transformer dans le fourgon du rapide qui, partant de Vienne, transportait le courrier dans toute l'Europe et même en Serbie. Ainsi, peu de temps avant la mobilisation, un petit journaliste avait en quelque sorte "sauvé" les choses, puisque, à la Cour, l'on s'étonnait de voir que parmi des centaines de lettres infâmes il y en avait quelques unes en provenance de Pest qui étaient plutôt élogieuses, si bien qu'on ne pouvaient s'empêcher d'y voir, certes à tord, un petit signe de bon sens dans l'attitude de l'Empire austro-hongrois.

La presse serbe continuait à alerter la population et à attaquer de son côté, sans peser ses mots, sauf qu'aucun article ne partait à l'imprimerie avec le risque de changer de sens en cours de route. Tibor continua à écrire à l'encre noire sur du papier épais et à suivre les rubriques des journaux serbes. Mais il ne feuilletait la plupart du temps que les premières pages car les annonces ne l'intéressaient pas. Et cependant ce fut bien par une annonce qu'à Belgrade, comme l'avait précisé le quotidien Politika, s’était produit un "événement".

Tout commença en effet par une simple annonce que Tibor n'avait pas lue. Pour Djoka Veljkovic, petit commerçant de cirage, la Grande Guerre a commencé lorsqu'il publia, dans Politika, une annonce encadrée avec le contenu suivant : "Achetez le cirage allemand Idealin ! Le vrai Idealin, avec une chaussure sur la boite comme le montre l'image, est confectionné avec du pur suif qui protège le cuir de vos chaussures." Puis, en bas de l'annonce, afin de remplir intégralement l'espace qu'il avait payé, il ajouta ceci, qui se montrerait plus tard fatal pour lui : "Gardez-vous des imitations si vous voulez préserver vos chaussures." L'annonce était imprimée sur la quatrième feuille de Politika, le jour même où les pages de tête informaient que "en Autriche on pense avec peu de discernement", que le "Times a des vues tout à fait différentes que la presse de Pest et de Vienne", que "les responsables de l'attentat, Gavrilo Princip et Nedeljko Cabrinovic étaient, qui plus est, des citoyens austro-hongrois." Mais le petit commerçant d'Imalin importée n'avait pas lu ces pages. Et encore moins le cordonnier Gavra Crnogocevic, qui avait en revanche lu la fameuse annonce et surtout sa dernière phrase : "Gardez-vous des imitations si vous voulez préserver vos chaussures." Gavra avait dû avoir dans le passé un différend avec Djoka. L'on disait même qu'à l'époque où ils étaient tous deux apprentis cordonniers ils avaient habité à la même adresse, dans une masure située dans la cour de Mija Cikanovic, un commerçant grossiste du siècle dernier. Nul ne pouvait savoir si c'était par pure jalousie ou en raison d'anciens comptes non réglés que Gavra Crnogorcevic avait décidé de saboter le marchand de cirage Djoka Veljkovic.

On racontait que dans le café Moruna, Crnogorcevic avait déclaré devant ses compagnons éméchés qu'il honnissait tous les produits importés d'Allemagne, et surtout ceux qui relevaient de son métier, qu'il ne voyait pas pourquoi il était nécessaire d'importer en Serbie du cirage pour les chaussures en lui donnant le nom prétentieux d'Imalin ou d'Idealin. Les Serbes eux-même ne pouvaient-ils pas mélanger du suif avec du pigment noir et produire un meilleur cirage que celui des Boches ? Nul doute que cette fanfaronnade lancée au milieu du café - avec un refrain très semblable à celui qui avait fait tourner la tête du petit scribouillard de Pest - refrain repris par la foule comme une salve : "Ce qui vient de chez nous est meilleur que ce qui vient de chez les Boches !", ait poussé le vaillant cordonnier à essayer de fabriquer lui-même des contrefaçons de l'Idealin. Du suif fait maison, du pigment autochtone, un bricoleur de boîtes en tôle de Vrcin, un gredin capable de reproduire l'image originale de la main qui tient une chaussure, ainsi que l'inscription "Ist die beste Idealin" - et voici le faux cirage lancé sur le marché.

Comme les deux cirages se vendaient dans des boutiques coloniales, au départ les chemins des deux cordonniers ne se croisèrent pas. Mais Belgrade était une ville trop petite pour que cette "cohabitation d'Imalin" puisse durer longtemps. Veljkovic découvrit la falsification, il lui fallut à peine quelques semaines pour apprendre la nouvelle dans les cercles des cordonniers, des apprentis morveux et de tout un tas de badauds et de chicaneurs d'auberge. Lorsqu'il sut que c'était une manigance de Crnogorcevic, ce même type avec lequel, jeune homme, il avait partagé sa piaule qu'il payait par la faim car tout l'argent qu'il gagnait partait pour le loyer, il faillit s'écrouler sur place.
Il rédigea une autre annonce dans Politika en guise d'avertissement à l'escroc. Il exigea que "Mr. Crnogorcevic et ses compères retirent immédiatement le faux produit du marché, sans quoi ils auront à se confronter à toutes les sanctions en vigueur : celles de l'Etat, celle des impôts et celles d'outrage à la morale." Mais le falsificateur ne se laissa pas démonter. Au contraire, en tant qu’imposteur rompu, il désigna sans tarder Veljkovic comme celui qui vendait de la fausse Idealin et proposa d'aller au tribunal où de vrais experts seraient en mesure d'établir quelle est la fausse et quelle est la vraie. Mais l'été était chaud et c'était une semaine agitée où l'on attendait avec appréhension une note du gouvernement autrichien qui devait être apportée par le comte Gizli, le député autrichien à Belgrade. Qui pouvait, dans cette situation s'occuper d'un petit différend entre cordonniers ?

Cependant les rivaux, farouchement montés l'un contre l'autre, se demandaient ce qu’ils allaient entreprendre. La première chose qui leur vint à l'esprit, à l'un comme à l'autre, fut de trouver des "bras" pour briser les os du scélérat concurrent et détruire sa "honteuse manufacture." Mais ces "bras" ne se présentaient pas, ou alors, ni l'un ni l'autre n'avaient assez d'argent pour payer les coupe-jarrets de la capitale. C'est pourquoi ils décidèrent de se battre en duel ! Le jour où un étrange aéroplane avait survolé Belgrade pendant dix minutes avant de disparaître en direction de Visnjica, du côté de l'Autriche, Veljkovic et Crnogorcevic convinrent d'un duel. Mais à Belgrade cette tradition n'existait pas et les deux cordonniers savaient à peine ce qu'il fallait entreprendre pour que leur duel fût dans les normes. Ils n'en avaient eu vent que par les échos des romans de gare français qui, dans leurs souvenirs, étaient enveloppés d'un brouillard regorgeant de pathos.

Ils se mirent à la recherche de pistolets dans la capitale et les trouvèrent sans peine : un browning au canon long pour Crnogorcevic, et court, pour Veljkovic. Il fallut ensuite trouver des témoins, puis des chemises blanches garnies de dentelle sur la poitrine et des pantalons étroits "à la Monte Cristo", tout cela, comme s'ils se préparaient pour une noce et non pour la mort. La presse à sensation finit par s'intéresser à leurs cas et des écrivaillons mal rasés se chargèrent de détourner un tant soit peu l'attention des lecteurs de l'inquiétude croissante alimentée par les premières pages des journaux. Sous leur plume, les cordonniers devinrent des gentlemen parfaits connaisseurs de leur métier se battant pour une mystérieuse histoire de femme, si bien que personne ne se douta que la cause du duel était une marque de cirage.

L'intervention de la presse dans cet évènement avait suffi pour éveiller jusqu’à la curiosité des gendarmes. Il fut constaté que ni Veljkovic ni Crnogorcevic n'avaient d'expérience militaire puisque dans la guerre bulgaro-serbe ils étaient restés réservistes et que, sans doute, aucun des deux n'avait jamais tiré un seul coup de feu. Mais les brownings étaient là et le lieu du combat devait être trouvé, tout comme, selon les termes d'un journaliste, "la bataille décisive entre les Serbes et les Ottomans avait dû trouver son lieu dans la plaine de Kosovo." Dans un premier temps, les cordonniers avaient choisi Topcider, mais la Direction de la ville de Belgrade avait répondu qu’il était hors de question de tirer dans cette forêt et, à plus forte raison, de tuer, car cela troublerait la paix de ce lieu où le roi avait sa résidence d'été. A la suite de quoi les deux rivaux de l'Idealin se décidèrent pour l'hippodrome. Le duel devait avoir lieu un jour de courses, un dimanche, le 29 juin, selon l'ancien calendrier, juste après les cinq courses prévues ce jour. Et la foule se rassembla cette fois-ci moins pour les chevaux que par curiosité pour cet évènement peu commun.

Quelques coups de feu annoncèrent le début des courses : le jeune étalon Djevdjelia sortit vainqueur de la première course, Rose Blanche, de la deuxième, ce fut Zdralin qui remporta la victoire du derby, la jument Comtesse la course des jockeys, tandis que la pouliche Kireta, de la même écurie, remportait la course des officiers à la surprise générale des parieurs. Puis, à sept heures du soir, sur la pelouse au centre de l’hippodrome, apparurent les duellistes. Au départ, tout se passa comme dans ces romans palpitants à fendre le cœur du siècle dernier. La foule était insouciante et joyeuse. Elle devait s'imaginer que la mort se passerait comme dans un vaudeville. Les médecins, un peu à l'écart, avaient tout de même apporté de l'alcool et du coton qu'ils avaient posé sur de petites tables devant eux. Les témoins débarrassèrent les deux malheureux de leurs vestes. Ils avaient des chemises blanches. Les deux chemises étaient garnies de dentelle. On arma les pistolets. Les duellistes s'éloignèrent à une distance de cent mètres. Ils levèrent le bras...

Dès cet instant plus rien ne fut comme dans un roman. Etait-ce parce que la foule assoiffée de sang hurlait de plus en plus fort, que la main de l'un et de l'autre cordonnier se mit à trembler ? Veljkovic eut même du mal à tenir son bras gauche le long du corps, alors que la main droite de Crnogorcevic, qui devait tirer le premier avec son browning long, se crispa, car la balle refusait de sortir du canon. Ce fut ensuite le tour de Veljkovic avec son browning court, qui avait à présent toutes les chances d'envoyer son adversaire droit chez le bon Dieu. Mais il hésita, et les vociférations de la foule devenaient de plus en plus féroces. Lorsque son index exsangue appuya enfin sur la gâchette, le canon de son pistolet se fendit en deux, si bien que l’arme lui explosa dans la main et lui brûla la moitié du visage. Il s'évanouit, les médecins accoururent, et les témoins déconcertés, ne sachant que faire, proclamèrent Crnogorcevic vainqueur du dernier duel avant la Grande Guerre, à Belgrade.

La fausse Idealin, tout comme son fabricant, remporta ainsi la victoire sur la vraie, si bien que pendant tout un mois, avant le commencement de la guerre, elle fut vendue dans les magasins et les chaussures à Belgrade, tout comme à Sarajevo, ne cessèrent de se recroqueviller et de se racornir à cause de la chaleur. C'est pour cette raison, que le docteur Mehmed Graho voulut s'en acheter une nouvelle paire. Il passa chez un cordonnier à Bas Carsija. Auparavant, il achetait ses souliers dans les magasins serbes, mais ils étaient à présent fermés. De grosses planches étaient clouées par dessus le verre brisé des vitrines et le docteur Graho se plaignait de ce que Sarajevo se transformait de plus en un amas de détritus, car on ne songeait même plus à ramasser les déchets qui traînaient après les manifestations. Il avait cette idée en tête lorsqu’il entra dans l'échoppe et désigna du doigt une paire de chaussures brunes, l'air solide, qu’il demanda à essayer. Il ne pensait pas que quelque chose d'important allait lui arriver. Tout simplement, il voulait une paire de nouvelles chaussures ; il avait les pieds plats, les chevilles enflées, et il n'était pas évident qu'il trouverait du premier coup ce qu'il voulait. En fait, il trouvait difficilement ce qu'il cherchait, et il lui fallut renoncer une fois de plus à cette jolie paire de souliers bruns.

Il rentra chez lui et commença à se raser. Il appliqua soigneusement de la mousse d'abord sous le nez, puis, sur les côtés, enfin, sous le menton. En observant son visage dans le miroir, il ne pensa nullement à ce qui lui était arrivé dans le morgue. Il passa le rasoir lentement, avec précaution, dans le souci de ne pas se couper. Il était de garde ce soir-là et ne devait pas avoir l'air négligé. Il arriva à la morgue à sept heures passées. Cette nuit-là on lui apporta quelques cadavres sans intérêt. Il les examina, fit deux autopsies faciles, et resta longtemps assis sur sa chaise en métal en attendant qu'on lui apportât du travail. Il ne se passa plus rien jusqu'au matin, si bien qu'il pu même faire un petit somme.

Un long été chaud

Aujourd'hui chante Hans Dieter Huis.
Sur la scène du Deutsche Opera, le Maestro Huis sera entouré des meilleurs chanteurs allemands. L'orchestre sera dirigé par le célèbre Fritz Knapperbusch. Il interprètera le rôle de Don Giovanni dans l'opéra de Mozart. Tout Berlin attend cet évènement avec impatience, chaque tilleul de la rue Unter den Linden chante ce refrain. Les billets, cela va de soi, ont été vendus depuis longtemps. Tout Berlin ! Cela fait une décennie et demi que le plus grand baryton des scènes allemandes n'a pas chanté ce rôle. Il aurait été, à ce que l'on dit, séducteur au siècle dernier et une jeune institutrice de Worms se serait empoisonnée à cause de lui. Il a donc décidé de ne plus jouer, dans ce trop mûr dix-neuvième siècle, le rôle de Don Giovanni et il a tenu sa promesse bien au-delà de ce terme - jusqu'en 1914.

A présent la mémoire de la tendre institutrice a pâli, mais s'est-elle totalement évanouie ? Pour le Maestro Huis, la Grande Guerre a commencé lorsqu'il a compris que son coeur était vide, que tous les sentiments l’avaient déserté, qu'il n'en restait plus rien : ni tristesse, ni joie, ni vraie foi en son art. Depuis que cette impression s'est installée en lui, il a décidé de se grimer sans l'aide de personne, seul devant la glace. Il ajuste la perruque poudrée de Don Giovanni et scrute son corps vieilli, son visage fatigué qui porte les cicatrices d'innombrables rôles. Il les a joués sur scène, il les a joués dans la vie, et maintenant, il doit se présenter devant les Berlinois, le public le plus exigeant du monde. Il sait que tous dans la salle s'attendent à quelque chose d'extraordinaire ; il devine que la foule est venue voir si sa voix ne va pas à un moment le trahir, s'il ne va pas par hasard s'arrêter au milieu du texte, impuissant à continuer. Il répète tout bas : "Tout comme le dompteur qui doit encore une fois mettre sa tête dans la gueule du lion", et, en empruntant des couloirs latéraux, il se dirige vers la scène.

L'ouverture est terminée, l'opéra commence. Donna Anna, Donna Elvira et la petite paysanne Zerlina tombent sous le charme irrésistible de Don Giovanni. Hans Dieter Huis ouvre la bouche comme s’il se trouvait dans le studio pour enregistrer un disque devant le pavillon du phonographe. Il n'éprouve rien, ni joie, ni tristesse, ni émotion. Il jette un regard sur les spectateurs du premier rang et voit qu'ils ont tous leurs jumelles. Tous ces amateurs d'opéra n’ont-il pas quelque chose de fantomatique ? Il sait qu'ils guettent la moindre altération sur son visage, mais il ne se souvient plus d'Elsa de Worms, il ignore tout de son suicide, car les sentiments et les pensées l'ont déserté. Il chante de façon mécanique, sans doute magnifiquement, mais avec indifférence, et c’est dans ce climat que la fin de l'opéra approche. La statue du Commandeur surgit avec fracas, comme un coup de tonnerre, scène longuement préparée. Don Giovanni n'écoute pas les avertissements de Leporello et reste imperturbable lorsque la statue lui parle : "Don Giovanni, a cenar teco/ m'invitarsi, et sono venuto." ("'Don Giovanni, à souper avec toi,/ tu m'as invité et je suis venu.") et l'entraine dans l'enfer. Les dernières notes, le geste satisfait de la baguette du chef d'orchestre, et c'est la fin de l'opéra de Mozart. Un claqueur de la troisième galerie s'écrie "Bravo !", le public applaudit. Treize rappels. Treize ! On n'a jamais vu ça dans le Deutsche Opera, mais le Maestro Huis sait que l’applaudissement trop bruyant du public sert à masquer son manque d'enthousiasme. La petite institutrice de Worms n’était pas là, aux côtés du plus grand baryton allemand, alors que tous l'avaient peut-être attendue. Les ovations auraient continué sans doute encore un moment, mais un officier fait son apparition sur la scène. Son uniforme détonne par rapport aux costumes, fait contraste avec les habits d’époque. Le petit officier lit avec pathos le décret du Kaiser : "Notre pays traverse une sombre époque. Nous sommes assiégés et devons lever le glaive. Dieu nous donnera la force pour en faire bon usage, afin de pouvoir le porter avec dignité. En avant, à l'assaut !" Mais il y un léger tremblement dans sa voix.

Pendant la lecture du décret, Don Giovanni et ses victimes amoureuses au maquillage dégoulinant se tiennent humblement sur le côté. On entend des sanglots dans les coulisses. Dans le public, un homme se lève, puis un autre. Dans la deuxième galerie, des voix s’égosillent et entonnent l'hymne en chœur, alors que le grand baryton ne s’intéresse pas à la guerre mais ne pense qu'aux critiques qui paraîtront demain dans les journaux

Oui, les critiques sont élogieuses, mais c'est un nouveau jour pour Berlin, un nouveau jour pour Sarajevo, un nouveau jour pour Belgrade, et aussi, un nouveau jour pour Paris. A Berlin, dès le lendemain, un autre officier, un homme de haute taille, apparaît sur la scène du théâtre des Variétés pour lire le décret du Kaiser. Toutes les représentations sont suspendues. Puis, un troisième, et un quatrième et ainsi de suite... sur toutes les scènes d'Allemagne. A Paris, cela fait des semaines que courent des bruits sur la mobilisation. Mais la peur de la guerre est noyée dans un mélange ronflant de sentiments romantiques et patriotiques. Les futurs soldats se voient en grenadiers républicains vêtus d'uniformes neufs, coiffés de casque, la fleur au fusil et partant à l'assaut devant les yeux émerveillés de charmantes jeunes filles disposées autour des tranchées telles les nobles dames du Moyen-Age sur les tribunes... Dans ces conditions, comment ne pas souhaiter partir à la guerre ?

Chez le père Libion, propriétaire de la Rotonde, où s'assemble toute la gente artistique, nombreux sont ceux qui commencent à "s'entrainer" au lieu de boire. Ou plutôt ils disent qu'ils s'entrainent alors qu'il se versent des verres sous la table. Les cocktails que les peintres commandaient pour leurs modèles ne marchent plus ; on ne boit plus de pastis ni d'absinthe, on commande du mauvais vin qui donne la gueule de bois le lendemain. Des slogans anti-allemands résonnent de toutes part. Quelqu'un lance que "l'eau de Cologne" devrait s'appeler désormais "eau de Louvain". Un autre, au bar, s’écrie assez fort pour se faire entendre de Pablo Ruiz Picasso, qu'il faudrait embrocher tous les cubistes, car le cubisme, "est un sale mouvement qui vient des Boches !"

Un petit bonhomme à la moustache rare, est assis au fond de la salle. Il ne dit rien. Il veut, lui aussi, partir à la guerre. Il se l’imagine comme un long poème où, sur le papier blanc, le vers rimé part à l'assaut, la lance levée, contre le vers libre, ne doutant pas cependant que, malgré la gravité du combat, le résultat final de cette joute entre vers finira par faire un très bon poème. Pour Jean Cocteau la Grande Guerre a commencé avec l'appréhension de ne pas pouvoir être recruté en raison de son extrême maigreur.

Pour certains les choses se font en deux fois

Il s'appelait Wilhelm Albert Wlodzimierz Apolinary de Kostrowicki. Il avait des cils en forme de virgules. Il fut l'enfant terrible de la scène artistique parisienne. Nul n'était capable de boire autant que lui à la Rotonde, chez le père Libion, ni chez le père Combes, à la Closerie des Lilas. Sauf peut-être Amedeo Modigliani. Que ces expériences aient donnés de glorieux poèmes, peu importe. Wilhelm Albert Wlodzimierz Apolinary de Kostrowicki veut aller à la guerre. En tant qu'Italien polonais, il sait qu'il doit se présenter à la Légion Etrangère. Un mardi, tard dans l'après midi, il se dirige, d'un pas lourd, vers la rue Saint Dominique. Pour Guillaume Apollinaire la grande guerre a commencé, lorsque, au milieu d'une foule d'étrangers las et défraichis, on lui annonce que le recrutement à la Légion est complet. Complet ?! La guerre n'a-t-elle donc pas besoin d’un Ubu Roi qui cherche à perdre la tête pour la France ? Non, la Légion Etrangère a pris toutes les recrues dont elle avait besoin ! Mais ce méfiant Wlodzimierz n'en démord pas. Il prend le chemin du centre d'intendance du Temple. Il veut toujours s'acheter un uniforme. Et un masque à gaz. On lui vend une capote, un pantalon, une chemise, un képi militaire dont il transformera plus tard la visière en ornement de guerre.

Il est outré cependant de n'avoir pu devenir combattant tout de suite. Il crache sur Romain Rolland, il lui reproche de s'être "vendu aux Allemands." Il sort dans la rue et crie: "sales Boches !" Il dit que plusieurs de ses poèmes ont été traduits en allemand, mais qu'il n'a jamais été payé. Il va toujours à la Closerie, mais ne boit plus autant. Le prix du verre de pastis est monté à six sous. En sortant du café il rencontre des jeunes gens en colère qui jurent, qui jurent sur tous ceux qui boivent à la "gloire de la guerre." Il a envie de leur raconter son histoire, de leur dire qu'il cherche à se faire recruter. Mais il avale ses mots, se disant qu’ils ne le comprendraient pas.

Un mois plus tard, il cherche à mettre au clair sa situation. A la Mairie il déclare qu'il aime la France, mais cela ne regarde pas la bureaucratie. Il est né à Rome. Sa mère est d'origine polonaise. En effet, à quoi bon tous ces prénoms. Wlodzimierz pourrait encore passer. Mais y a-t-il en Pologne quelqu'un qui s'appelle ainsi ? En connait-il un autre, de Wlodzimierz ? Non, il n'en connait pas, ce prénom n'existe peut-être pas. Par contre, Albert est un prénom à peu près convenable. Même le digne roi de Belgique le porte. Quant à Apolinary, ce serait plutôt un nom de chien. C'est Wilhelm qui suscite la suspicion. N'est-ce pas le prénom de l'empereur allemand ? Les circonstances sont telles qu'il faut penser à tout.

Pour faire quelque chose de son temps Apolinary décide d'aller à Nice. Se chauffer au soleil de la Méditerranée qui ignore tout de la guerre qui sévit au Nord. Traitre soleil qui réchauffe de traitres planqués. Mais il lui faut ce temps pour oublier Marie Laurencin, son égérie d'avant guerre. Marie est partie sans un mot, sans même lui rendre la bague. Elle est partie en Espagne, avec un autre. Elle l'a quitté pour le peintre graveur Otto von Wätjen, et en six semaines s'est mariée avec lui. Il le sait par André Salmon, leur ami commun. Le poète brûle à présent de rencontrer un nouvel amour. Il le cherche désespérément. Il aperçoit dans le train de Marseille une jeune femme aux longs cils qui jettent une ombre sur ses yeux aux couleurs de l'arc-en-ciel. Elle s'appelle Madeleine. Il fait tout pour la séduire. En vain. A la gare, leurs chemins se séparent. Elle prend un taxi, lui, un autre. Ils se quittent apparemment pour toujours.

Il jette son dévolu sur Louise de Coligny-Châtillon. Elle lui demande de l'appeler Lou. Il lui demande de l'appeler Guy. Lou se dit infirmière ; Guy se présente comme volontaire de la Grande Guerre. En fait, elle n'est qu'une aguicheuse. Il devine dans son regard le feu de la volupté. Il se dit déjà son "fidèle serviteur". Ils commencent à sortir ensemble. Il veut aller jusqu'au bout. Il rêve d'un coït de neuf jours. Elle préfère, dit-elle, les relations platoniques. Pendant neuf jours ils vont chez les Chinois, dans des fumeries d'opium. Les fumeries chinoises sont très en vogue. Peu importe si ce sont de faux Chinois, des imposteurs qui plissent les yeux pour ressembler à des asiatiques. Les fumeurs n'en ont rien à faire. Ils s'allongent sur des sofas. Ils inhalent de longues bouffées. Les paradis artificiels, ces tombeaux d'espoirs brisés, s'emparent d'abord des yeux, puis, des membres, et s'infiltrent enfin jusque dans les os.

Lou et Guy fument de l'opium. Ils font l'amour. Sauvagement. Neuf jours. Neuf nuits.

Quelques semaines plus tard, Wilhelm Wlodzimierz Apolinary de Kostrowski reçoit un appel du centre de recrutement. C'en est fini de la drogue. Le poète part à la guerre. On l'envoie à l'entrainement à Nîmes. Aurait-on enfin démêlé les origines de ses patronymes ? Non ! L'année 1914 a décimé toute une génération. En cette année 1915, la Légion Etrangère ne rechigne plus, elle a besoin de tout le monde, même de ceux qui s'appellent Wilhelm. Apollinaire ne le sait pas. Pour lui, le tort qui lui avait été fait, est réparé. Il se sent appelé. Il se sent nécessaire. Il dit seulement : "Pour certains le départ à la guerre doit se faire en deux fois." Il prend de nouveau le train. La vie de caserne ne lui déplait pas, il s'y fait rapidement. Il prend des cours d'équitation. La selle lui fait mal aux fesses. Il souffre de diarrhées. II n'a pas d'argent, c'est ce qui l'ennuie le plus. En tant que soldat sans expérience, il est plutôt flatté d'être nommé sous-officier. Mais les fameux neufs jours et neufs nuits lui manquent désespérément. Il désire Lou. Il lui écrit. Sans honte. Il lui rappelle leurs scènes d'amour. Il lui demande de lui écrire, elle aussi, des lettres un peu osées. Il exige qu'elle lui envoie quelques poils de son pubis. D'abord, elle refuse. Il insiste encore. Lorsque, enfin, la lettre tant attendue arrive, Guy s'arrête net. Les poils sont bien dans le papier plié, mais au lieu de faire un petit tas dans le pli, ils se sont collés au milieu d'une tache d'encre qui a dû couler de la plume à cet endroit. Ils se soit croisées juste au bout de la phrase "Je ne désire que toi." Ce sont bien des poils de pubis, ils appartiennent bien à Lou. Dorés. Ils sentent ces neufs jours. Et ces neuf nuits. Mais ainsi lissés et collés, ils forment une croix. Est-ce un signe du destin ? Le poète préfère rompre avec Lou. Il ne veut pas qu'elle soit l’instigatrice de sa mort. Guillaume Apollinaire est à la recherche d'un nouvel amour.

Mais qu'en est-il des Allemands, de l'autre côté du front ? Ne rêve-t-on pas là aussi d'amour ? Des wagons à bestiaux viennent de transporter l'unité de Stefan Holms sur le front de l'Est : il faut étoffer les rangs clairsemés de la Dixième armée allemande nouvellement formée. Aussitôt arrivés près de leurs positions en Prusse Orientale, les soldats sont surpris par un hiver glacial. Le thermomètre descend jusqu'à moins trente. Il leur a suffit de passer quelques heures à claquer des dents dans l'air froid pour se débarrasser des poux et des punaises. Contents, ils se frottent énergiquement les cheveux et secouent de leurs pantalons la vermine gelée. Dans le bâtiment du lycée local de Braunsberg où son unité s'est provisoirement installée, Stefan retrouve dans sa poche le bouton qui appartenait à l'uniforme de Stanislav Witkjevitz, ce malheureux polonais français dont il était tombé amoureux et qu'il avait été obligé d’utiliser comme bouclier humain en l’exposant aux rafales des français lors du vain assaut de 1914. A la seule vue de ce bouton, il éclate en sanglots. Il se souvient avoir promis à son ami de le lui recoudre au moment-même où le coup de sifflet ordonnait de courir. Après cet assaut, Holms fut décoré de la Croix de fer de deuxième classe. Et, ironie du sort, il porte à présent la médaille avec fierté sur le côté gauche de sa veste ! Que fera-t-il de ce bouton ? Il le garde précieusement dans sa poche. Un peu plus tard, son régiment est transféré à l'Est des lacs de Mazurie. On ne leur dit rien, mais par l'inhabituel silence qui règne depuis plusieurs jours et par les réserves de nourritures qu'on leur fait régulièrement parvenir, les soldats devinent qu'un grand combat les attend. Durant cette période d'accalmie, Stefan a le temps de réfléchir et se demande à nouveau ce qu'il va faire de ce bouton. Alors il a une idée : il le coudra à l'endroit-même où se trouve la Croix de fer, mais du côté de la doublure. Le bouton deviendra ainsi la base métaphysique de la croix, le socle d'où surgit la médaille qu'ils ont gagnée ensemble, liés comme les deux moitiés d'un même être, tel que le décrivit Platon.

Traudit par Arthur et Harita Wybrants, copyright Edition Belfond 2015