Un chef d’orchestre sans public

theodor von Gabory avait sans aucun doute rêvé. Il s’extirpa de son sommeil narcotique le 10 mars 1949 dans une clinique privée de Zürich. La dernière chose qu’il avait vue avant de sombrer dans la brume avait été le visage de son médecin personnel, Maurizius Humboldt, qui se préparait, avec un sourire forcé, à opérer sa colonne vertébrale. Gabory se demandait maintenant si l’intervention avait réussi. Le long de la Williamstrasse, sous un ciel couleur de rouille, les tramways descendaient ; l’obscurité se déversait sur les toits comme du chocolat fondu. Le célèbre chef d’orchestre n’osait pas tendre la main pour s’emparer de la partition de La Mer, de Debussy ; il avait commencé à la déchiffrer le matin même, et avait été interrompu par son départ dans la salle d’opération. Il voulait qu’on le laisse encore un peu tranquille, qu’on lui donne un moment pour dénombrer ses rêves de mort, ces Totentraumereien dont il avait rêvé pendant neuf heures entières, mais les silhouettes des autres, qui allaient et venaient quelque part derrière les vitres de verre dépoli, avaient entendu qu’il s’était réveillé de son anesthésie. Les instruments qui enregistraient sa tension et les battements de son cœur l’avaient trahi, rompant leur rythme avec un son strident qui lui avait immédiatement fait penser à celui de la phrase de Im Traum in der Walpurgisnacht de Berlioz. Ulrike Kühlmann, sa femme, s’approcha tout d’abord de lui, suivie de près par le docteur Humboldt.

L’incision, dit le chirurgien, a été pratiquée exactement comme une encoche sur une baguette de compte. Le nerf, coincé dans le foramen entre la septième et huitième vertèbre, était de nouveau libre, à moins que son médecin personnel ne lui mente

– Mon cher Gabory, je vous vois déjà, dans quelques semaines, debout derrière votre pupitre de l’Orchestre philharmonique de Vienne, lui dit-il avec un enjouement feint. – Que dirigerez-vous en premier ?… Ha ha, Debussy, La Mer. Eh bien, félicitations.

Ulrike lui mit la partition sous les doigts ; mais à ce moment-là apparut Hilbert, le directeur de l’Opéra, qui avait été chargé de lui remettre les cadeaux offerts par la municipalité de Vienne et les musiciens ; et juste derrière lui s’introduisit sans préavis une sorte de nabot, envoyé par la Société de musique de Saint-Tropez ; puis le docteur Eckermann, le propriétaire de la clinique où il avait été opéré, s’avança lui aussi et, par-dessus Gabory, Humboldt et lui examinèrent une nouvelle fois, avec sérieux, les radiographies du chef d’orchestre qui avaient été prises aussitôt après l’opération. Finalement, beaucoup de monde se pressait devant la porte. Aux yeux de Gabory, leurs têtes ressemblaient à de minuscules notes noires reliées par des arcs et des annotations en ƒƒƒ. Cependant, on ne laissa personne entrer, et il resta seul de nouveau. Du corps sec, fragile, et de taille moyenne, de Theodor von Gabory, un corps attaqué en premier lieu par l’arthrite, puis par une grave maladie de la colonne vertébrale, émanaient encore l’énergie et la fougue d’un tempérament ; elles laissaient deviner en lui beaucoup de sagesse ainsi qu’un savoir et une expérience fort riches, et pas seulement dans le domaine musical. Il avait des choses une conception souvent différente de celle des autres. Cependant, pour l’heure, tandis qu’il gisait sur le dos, désespérément empêtré dans ses bandages comme une tortue dans sa carapace, il était enclin à nier son messianisme et le culte de la personnalité qu’il avait entretenus de façon délibérée durant des décennies. En ce dix mars 1949, de l’autre côté de l’existence, sous la voûte céleste de l’anesthésie, Theodor von Gabory avait vu quelque chose que ses mots étaient encore incapables d’exprimer.

Bien des années auparavant, dans cet autre monde en ébullition avant le fatal Deutsch Requiem, ce monde auquel il avait lui-même participé avec passion et dévotion, en tant qu’Allemand de souche nobiliaire hongroise – il était tombé à Aachen sur un petit livre avec une reliure en paper-back des éditions Peter & Handke, le premier roman d’un jeune Suisse. Les nouvelles y étaient pour la plupart ennuyeuses, mais il n’avait pas pu chasser de son esprit une image. C’était une vue envoûtante d’un certain Musée des Sons. Il était écrit : Jan Kchijevski se retourna peureusement plusieurs fois et trouva péniblement la salle des Troisièmes symphonies. Sur le seuil, dans une contraction douloureuse, scintillant dans l’obscurité comme si elle était faite d’un mélange de cuivre, de fer et de plomb, se tenait la Troisième symphonie de Ludwig von Beethoven, l’Héroïque. Derrière la porte, son opposée, la Troisième symphonie de Johannes Brahms : papillonnante, les pans grand ouverts, au vêtement de soie transparente. Les jambes et les bras de cette danseuse infatigable paraissaient totalement irréels, comme de vapeur condensée ; faits d’une seule pièce, ils n’avaient pas de coutures, on ne pouvait pas dire où ils commençaient, ni où ils se terminaient. Cette fois-ci, alors qu’il était couché dans la clinique privée du docteur Eckermann, Gabory savait qu’il avait rêvé quelque chose de plus étonnant encore, quelque chose en face de laquelle la vision du Musée des Sons de ce blanc-bec de Suisse n’était qu’un ordinaire dragon de papier abandonné au crépuscule avec des chatoiements de cyclamen.

En se penchant dangereusement au-dessus du gouffre de la mort, en acceptant sans broncher la possibilité de sa propre fin comme si ç’avait été l’histoire de quelqu’un d’autre, il avait connu la musique de la musique, la surmusique de notre musique. Neuf heures lui avaient amplement suffi pour se promener, flottant, dans cet Éden, un pied dans les nuages et l’autre sur la table d’opération de la Williamstrasse à Zürich. Là-bas, il avait d’abord vu de nombreuses œuvres : Verklärte Nacht, Ma Mère l’Oye, Bilder einer Ausstellung, Enigma Variations, Kleinrussische Simphonie, Don Quijote, Des Knaben Wunderhorn – mais tout de suite après, il avait vu aussi celles qui leur avaient servi d’exemples, comme modèles de perfection. Ces modèles produisaient les mêmes sons que ces œuvres, seulement imperceptiblement plus doux, en tout point plus subtils. Les œuvres nouvelles, qu’il connaissait, avaient été prévues pour des formations de mille musiciens, et Gabory avait l’impression qu’elles n’étaient que de pâles copies, de mauvais duplicata de leurs modèles. La nouvelle Neuvième symphonie de Beethoven, à l’échelon du modèle, était superbe, si superbe qu’il n’avait plus souhaité écouter autre chose qu’elle ; mais il avait ensuite appris, étonné, qu’il y avait quelque chose d’indubitablement plus beau qu’elle. Au pas suivant, il avait entendu de façon parfaitement audible les idéaux qui servaient de modèles aux modèles, puis à nouveau, à un échelon supérieur, les idéaux idéaux de toutes les œuvres, à quoi visaient les idéaux ordinaires. Les idéaux idéaux de la Neuvième Symphonie prévoyaient des partitions avec des milliers de lignes de notes, d’incommensurables millions de musiciens pour la jouer ; pour Gabory, l’existence d’un chef d’orchestre qui aurait dirigé de telles œuvres restait incertaine. Mais quelque chose le poussait plus loin encore.

Il commença à pressentir les idées qui faisaient figure de dieux par rapport aux idéaux idéaux et, enfin, les fondements eux-mêmes, le but et la fin des idées… Oh, comme en cette heure les œuvres qu’il avait lui-même dirigées tant de fois résonnaient de manière pitoyable à ses oreilles ! Un Démiurge, archi-chef d’orchestre du cosmos, les avait mises au plus bas de l’échelle de la connaissance et les avait offertes telles quelles aux hommes. Il aurait désiré aller plus loin, franchir un pas de plus, afin d’écouter les origines des fondements de la Neuvième symphonie et des autres œuvres, et après cela les solutions des origines, mais il avait compris qu’il deviendrait fou dans l’heure qui suivrait.

C’est pourquoi il s’agitait au milieu des draps blancs et des instruments au rythme parfait qui suivaient attentivement la circulation cours de ses sucs corporels. Sur sa poitrine était étalée la partition de La Mer, l’œuvre de Debussy, et il ne pouvait plus se souvenir d’une seule note de cette suite apparemment infinie de modèles et d’idéaux de modèles, qui faisaient de cette Mer-ci une incarnation insignifiante, de portée infime. C’est pourquoi il ouvrit avec répugnance et un dégoût à peine dissimulé la couverture de cette œuvre jusqu’à hier tendrement chérie. Là où le grand Achille-Claude avait écrit un solo de hautbois, il le savait, se tenaient quelque part des orgues entières de hautbois ; au lieu de quelques cornes anglaises, des étendues à perte de vue de cornes jamais rêvées ; des streicher à un million de cordes ; des sections de percussions terrifiantes comme des fracas cosmiques… Mais maintenant, il ne pouvait plus s’en souvenir, et de nouveau l’opuscule de Debussy lui semblait pur et harmonieux.

Ce dix mars 1949, le célèbre chef d’orchestre Theodor von Gabory avait certainement rêvé, tandis que, quelque part dans les pièces avoisinantes, sa femme Ulrike Kühlmann et le docteur Maurizius Humboldt s’émerveillaient qu’il eût de si peu échappé à la mort.

A Madame Gabriele Pequeñar,
résidant rue Bolivar.

REQUIEM

Dès le mois suivant, l’opiniâtre chef d’orchestre se retrouvait derrière son pupitre de l’Orchestre philharmonique de Vienne et à l’Opéra. Il lui semblait qu’il pouvait écouter la musique de façon renouvelée, que, libéré, il pouvait jouir de sa respiration, de cette pulsation qui se dérobe quelque part au-delà des notations du métronome et de ses battements. L’exilé du monde des idées et des modèles idéaux de musique se tournait cependant toujours plus souvent vers des œuvres de contenu plaintif et mélancolique. Il refusait de faire entrer dans le répertoire les compositions qu’il n’avait pas vues dans la demeure de la musique pour la musique, aussi populaires fussent-elles, tel le Jupiter de Mozart, aussi tenu fût-il par son contrat à la direction de l’orchestre.

En tant que biographe de Theodor von Gabory, désirant décrire sa courte vie et son parcours artistique avec fidélité et sans fioritures, je dois souligner qu’à l’époque où, en Allemagne, on pourchassait les dernières organisations de vampires nazis, sa personne et son charisme suscitaient bien des interrogations. J’ai vu Herr Gabory à quelques reprises dans les années où son essor icarien, et sa déroute aussi, appartenaient déjà au passé, et j’avoue que les mots que j’entendis alors sortir de la bouche de cet homme étonnant me laissèrent perplexe. J’appris la raison pour laquelle il avait refusé obstinément, après son opération à Zürich, de monter certains opéras. Là-bas, quelque part dans ce monde au-delà de l’éther des songes – me dit-il en termes confus et avec la voix larmoyante d’un vieillard – il n’avait pas vu leurs représentations idéales ni leur visage resplendissant, et il avait douté, d’ailleurs à juste titre, en leurs fondements ici-bas. Il avait dirigé à trente reprises La Flûte enchantée de Mozart, mais jamais Don Giovanni ; interprété un nombre incalculable de fois La Mer de Debussy, mais méprisé le Nocturne de ce même auteur. Il avait courageusement fait entrer au répertoire les œuvres d’avant-gardistes bizarres, Satie, Prokofiev, ainsi que de nombreuses compositions du très infortuné Adrian Leverkühn ; en même temps, il dédaignait les œuvres de nos classiques, sans lesquelles personne en Allemagne ne saurait se considérer chef d’orchestre. En dernier lieu, il… mais je préfère ne pas vous révéler maintenant, tel un mauvais biographe, quelle fut la fin de l’histoire du pauvre Theodor von Gabory. Dieu seul sait combien la vie s’est moquée de lui.

Je reprendrai ce récit bouleversant là où je l’ai laissé, en 1949, quand, comme je l’ai déjà dit et comme je l’ai senti moi-même alors dans mon Wismar natal, les Américains mettaient à bas les derniers vestiges de nos grues d’acier dans les ports de la Baltique et prenaient en chasse les rêveurs égarés qui ne s’étaient pas réveillés au matin de la plus terrible défaite de cette nation mise en accusation, la mienne. En cette période troublée, le passé nazi de von Gabory était pour ainsi dire oublié. Le maestro, qui en 1949 revenait de Zürich où il venait d’être opéré, fut accueilli les bras ouverts à Vienne, comme s’il n’avait jamais été le favori de Goebbels ni pris, trente ans plus tôt, sa carte au NSDAP ; comme s’il n’avait pas, dans Paris occupé, débuté ses concerts par l’hymne nazi Horst Wessel, ni ne s’était jamais tenu derrière des pupitres abandonnés quelques jours auparavant par des chefs d’orchestre juifs fuyant comme des rats d’un bateau en perdition. Doué pour manipuler les hommes comme les malléables notes des partitions, Gabory avait réussi en quelques années à effacer toute trace de son passé et à clore, manifestement pour toujours, le dossier de sa préhistoire. Au printemps 1949, il pose la première pierre de son cycle Beethoven et se prépare à prendre le chemin fatal de Salzbourg.

Lecteur, toi qui es assis dans un confortable fauteuil quelque part en Hollande ou en Suède, et qui parcours ces pages, lecteur, tu ignores ce qui est arrivé aux Allemands lorsque que la première botte alliée s’est posée sur le sol de nos villes, lorsque sont tombés, comme des protocoles païens, les symboles de notre pouvoir. Mon peuple n’a pas été brisé quand on a rasé ses villes, lui confisquant son présent et l’empêchant d’envisager le futur, mais quand on lui a interdit son passé. Chez nous, tout a commencé à partir du passé, et tout devait s’achever dans le passé. Nous sommes tous enfants de Démiurge et débiteurs du Diable, car nous désirons réunir au plus proche passé un futur lointain afin de fermer le cercle de l’éternité. Nous nous sommes maladroitement justifiés, de façon malhabile, vraiment, devant ceux qui nous avaient vaincus, en arguant que Kant, Hegel, Wagner ou Nietzsche n’étaient pas nazis – et ils l’étaient davantage qu’Hitler lui-même. Ce sont eux qui ont entamé ce cercle infernal, et le Führer n’a eu qu’à l’achever. C’est pourquoi nous sommes punis. Depuis des décennies maintenant, les Américains, ce peuple sans histoire, nous apprennent à devenir semblables à eux. Mais pardonne-moi, lecteur, j’ai promis de te conter l’histoire de Theodor von Gabory. Ces lignes qui précèdent sont déplacées de ma part, car la ruine de la nation allemande ne le toucha que dans une faible mesure, ou bien, par un effort de sa volonté vaine, il a réussi à ne pas le montrer. La semi-Juive Helenie Holgerlev, sa femme durant la guerre, semi-Juive dissimulée derrière des faux papiers procurés par Joseph Paul Goebbels lui-même, trouva la mort sous les ruines de Berlin lors d’un des derniers bombardements anglo-américains. Dans sa tombe de béton, où elle n’a jamais été retrouvée, elle emmena, ironie du sort, la face nazie de Theodor von Gabory. Peu de temps après, en 1945, le maestro, comme cherchant une nouvelle identité, se mariait avec le mannequin Ulrike Kühlmann. Pendant six mois encore seulement, on lui interdit de diriger un orchestre, le visage pâle et les yeux constamment fermés. Les forces d’occupation américaine et russe dispersaient l’auditoire des concerts de Gabory et remboursaient les entrées qu’on venait juste de vendre. Mais le baron Puton et ses admirateurs du temps de la guerre trouvèrent le moyen de le faire sortir du camp où il était interné. Durant les trois années suivantes, la figure du lieutenant von Gabory, chargé de la musique et de pompe nazies, disparut complètement.
Au début du mois de juin1949, Theodor von Gabory arriva à Salzburg en compagnie des membres, taciturnes et affamés, de son orchestre philharmonique pour y diriger la Neuvième symphonie de Beethoven. À ce concert, qui déciderait de son futur et de sa ruine prochaine, Gabory atteignit une esthétique d’exécution magistrale ; il opéra la séparation des tons mélodiques de l’orchestre qui lui est singulière. Le public fut ravis par un certain son d’ensemble qui, se dégageant des cordes, s’élevant du métal poli, commença à planer quelque part dans les airs. Cependant, un jeune homme aux traits nettement mongoloïdes, un garçon venu au concert avec sa mère (sur le visage de laquelle on lisait l’expression du cynisme corrompu des vaincus), n’avait vraisemblablement rien compris. Il criait à plat des « bravo » après chaque passage un peu réussi, alors que la musique jouait toujours, et se réjouissait comme un enfant auquel on aurait payé un orchestre privé afin de l’amuser. Gabory tout d’abord ne l’entendit pas, pas plus que ses voisins qui essayaient vainement de le faire taire. Quelque part derrière ses yeux fermés, transporté par la musique, tout son être tendu dans l’effort de la faire revivre, il dirigeait la Neuvième comme s’il n’y avait eu aucun tumulte dans la galerie. Mais lorsque, à un moment donné, le ton de ce bravo incongru, que prononçait toujours la bouche mongoloïde du pauvre garçon, s’accorda avec l’ensemble des sons qui se développaient à ce moment-là, le maestro devint conscient que quelqu’un gênait le concert. Tout de suite après, à sa grande horreur, il comprit que les cris de fausset arrivaient miraculeusement aux bons endroits, là où la célèbre partition de Beethoven manquait encore de tons, d’arrangements véritables ou de profondeur. Et tant que le jeune homme ne renonça pas à lancer ses interjections, Gabory prit de plus en plus conscience de l’existence de la série fatale des modèles qui avaient précédé ces pages, les plus célèbres de Beethoven. Pour un peu, il aurait interrompu l’exécution sur-le-champ, au milieu de la phrase, sur une syncope quelconque ou une brève pause, afin de demander un stylo et de donner par écrit, tant qu’il s’en souvenait, son nouvel habit à l’œuvre immortelle.

Mais il ne le fit pas. Il ouvrit les yeux et se prit, tantôt précautionneusement, tantôt anxieusement, à regarder ses musiciens, avec des mouvements de bras qui ne leur disaient plus rien. Bientôt on emmena le jeune homme mongoloïde hors de la salle ; derrière lui, les uns après les autres, les autres auditeurs commencèrent à sortir. Le finale de la symphonie portait la marque du style aisément reconnaissable de Gabory, mais un auditorium à moitié rempli seulement, comme dans un quelconque concert de province, y assista. Les applaudissements de la fin furent une pauvre récompense pour ce spectacle préparé avec soin. Theodor von Gabory ne comprenait pas pourquoi, là-bas derrière son dos, le public l’abandonnait. Lorsque derrière la scène, quelque part dans la masse des musiciens qui murmuraient leur mécontentement, il entendit un rebelle Heil Gabory, il sut qu’il avait essayé, ce soir-là à Salzbourg, de diriger la Neuvième de Beethoven qu’il avait entendue au milieu de sa léthargie anesthésique ; il sut que les musiciens, selon les indications qu’il leur avait données depuis leur départ de Vienne, avaient terminé le morceau seuls. C’est ainsi que débuta la déchéance de Theodor von Gabory, « le prodigieux Gabory », comme l’appelait en 1937 la presse nazie.

TROIS LETTRES TROUVEES DANS LES PAPIERS DE LEINSDORF, BIOGRAPHE DE GABORY

L’Obersturmbannführer Kurt,
très vraisemblablement au docteur Mengele
Paraguay, le 12 octobre 1950

Mein lieber Herr Doktor,
J’apprends que notre von Gabory, que nous avons tous magnifié pour écarter ce Furtwängler de Berlin, s’est vendu aux Américains comme une vulgaire pacotille. Il n’y rien à dire, ceux qui devraient nous être reconnaissants ont la mémoire courte. J’ai appris beaucoup de choses grâce à mes hommes originaires de notre vaterland. On dit que Gabory affirme maintenant s’être affilié à notre parti sans convictions, de la même façon qu’on s’inscrit dans une société de guides de haute-montagne pour tracer la route la plus sûre jusqu’au sommet. Cochonneries que tout cela, cher Doktor. Dès 1937, nous aurions dû trouver un autre pantin au poil blond pour remplacer ce Hongrois de Gabory – bien que ses ancêtres aient été chevaliers germaniques. Celui-ci n’a pas une goutte de sang aryen. Lorsque nous serons enfin de retour – ce qui est une affaire de quelques mois, au plus une année – ce « maestro » se prosternera devant nous et prétendra sûrement s’être vendu aux Américains de la même manière qu’un marin, par gros temps, cherche à se placer sous la coupe d’un bon navigateur. Tout comme moi, Vous savez ce que nous ferons à ce moment de ce formidable renégat. Pour l’instant, il manipule les instances d’occupation britanniques et américaines, mais il récoltera bientôt les fruits de sa vie crasseuse et de sa conscience impure. J’apprends qu’il y a eu récemment un scandale lors d’un concert à Salzbourg. Il paraît que Gabory avait oublié son texte, on raconte qu’il battait des bras comme un coq des ailes, et qu’il ne doit qu’aux musiciens viennois, ces artistes excellents que Vous connaissez tout autant que moi, d’avoir pu mener à son terme le finale de la Neuvième symphonie de Beethoven. On m’a rapporté que Gabory entend une autre musique, qu’il a adhéré à une secte inconnue, dite des Cyclistes ou des Petits frères, et bien d’autres choses encore. Navrant exemple de la déchéance humaine.

Mais assez parlé de ce traître. Ici, au Paraguay, la chaleur est suffocante. Des oiseaux étranges se lamentent des cris gutturaux, et la végétation tropicale est saturée d’humidité. Je change de chemise blanche au moins douze fois par jour. Elles sont mouillées dès que je les enfile. Le matin, je me lève et je laisse errer distraitement mon regard sur les champs de patates douces et de manioc ; au coucher du soleil, à l’ombre des quebrachos, on me protège d’une moustiquaire. Pour une seule heure dans les Alpes, Herr Doktor, je donnerais ma vie. Rentrerons-nous vraiment, ou bien est-ce ici le premier cercle de l’Enfer ?
Votre très dévoué W. Kurt

(La lettre est adressée à un certain Carlos Enrique, résidant rue Benavides à Lima.
À l’intérieur de l’enveloppe extérieure se trouvait une autre enveloppe où l’on lisait un laconique : Für Herr.)

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Theodor W.-Adorno à un ami (non nommé) de New-York
Frankfurt am Main, le 6 juin 1951

Mon cher A.M.G.,
Le problème avec les philosophes est qu’ils s’enferment volontiers dans leur cabinet de lecture et n’en jettent que rarement un regard par la fenêtre. C’est pour cette raison qu’ils souffrent de nombreuses maladies professionnelles, parmi lesquelles certaines causées par la position assise prolongée, dont je préfère ne pas parler ; la plus importante demeure alors celle qui les pousse à théoriser excessivement. Quoique sociologue de l’art, je dois avouer que j’étais moi-même enclin à ne me promener que rarement dans les rues et les jardins publics. Allez savoir, j’ai peut-être moi aussi des dispositions pour la spéculation érudite. Mais depuis l’année dernière quelque chose a changé. Le cas du maestro Gabory, le chef d’orchestre viennois, me prouve que quelques suppositions exposées dans mes livres américains se confirment de façon extrêmement brutale dans la pratique. Vous savez que Gabory est un artiste peu ordinaire et indépendant. Sa renommée, en dépit de son passé nazi quelque peu problématique, s’est étendue jusqu’en Amérique. Les musiciens de Vienne, qu’il a transformés en véritables héros romantiques, jurent encore aujourd’hui qu’ils ont, sous sa direction, atteint quelque chose qui peut difficilement se décrire par des mots. Les hautboïstes parlent de cieux qui s’ouvrent, les contrebassistes [sic !] d’arcs-en-ciel musicaux qui se lèvent sous leurs instruments – je n’irai pas plus loin dans cette mauvaise poésie. Et aujourd’hui, comme vous le constatez, mon cher, le public abandonne le maestro Gabory pour des raisons encore obscures. Les places des abonnés à l’Opéra de Vienne demeurent de plus en plus souvent vides. Le maestro est la proie de crises nerveuses fréquentes. J’ai entendu dire qu’il s’enferme chez lui pendant des jours entiers, qu’il ne se coiffe plus ni ne se rase, mais porte des rectifications blasphématoires à ses chères partitions. Et quand il refait surface et donne un concert ou dirige à l’Opéra, une salle vide le reçoit : aux derniers rangs, des couples égarés qui rient aux éclats avec un sachet de pop-corn américain, un philosophe vieillissant et peut-être quelque critique de musique cynique qui, le lendemain, avec un enthousiasme tout à fait indécent, salue le retour de Theodor von Gabory… S’il cela ne tenait qu’à la direction de l’Opéra, on aurait depuis longtemps remplacé Gabory par quelqu’un de plus jeune et de plus prometteur (on chuchote les noms de Krips, Kempe, Schmidt-Isserstedt, voire Karajan lui-même). Cependant, les musiciens font corps autour d’un Gabory qui est sérieusement touché par la maladie, et tous ensemble, comme des Hollandais fantômes, ils font voile vers des eaux non encore explorées, n’écoutant qu’eux-mêmes. Le jour n’est pas loin où l’on ne vendra plus aucun billet à la caisse ; ou bien, comme je le subodore, toute cette affaire s’arrêtera avant.

Affectueusement, comme du temps où nous étions voisins à New York
T.W.-A.

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Amanda Hence au Dr Dieter Schnebel
Salzbourg, le 5 décembre 1951

Cher Herr Schnebel,
En ce jour où, tous ici, à Salzbourg, nous commémorons le 161e anniversaire de la mort de notre grand concitoyen Wolfgang Amadeus Mozart, je me dois, pour je ne sais la combientième fois, de me plaindre à vous de mon fils Hans. Depuis qu’il a, à Salzbourg, saboté le concert du grand von Gabory, je vous en ai entretenu à plusieurs reprises, Hans est littéralement obsédé par le travail de ce chef d’orchestre. Il suit attentivement les informations sur sa maladie nerveuse, recueille dans un cahier prévu à cet effet tous les articles qui le concernent et les critiques de ses concerts ; il n’est pas question de changer de station lorsqu’on diffuse à la radio des concerts de Vienne. Jugez-en vous-même par ce qui suit de jusqu’où cette identification peut le mener. Hans, en effet, dit que von Gabory a été désigné pour rectifier certaines œuvres des grands noms de la musique allemande et qu’il se retirera bientôt de la vie musicale pour se consacrer uniquement à cette tâche, la plus importante de toutes.

Avec mes respects, une mère inquiète
Amanda Hence

MAESTRO SUGGERITORE
Il s’est récemment produit un incident dans un opéra. C’était un bel opéra national, enfant chéri des pouvoirs municipaux et du Parlement. Le fréquentaient tous ceux qui comptent dans le monde de l’opéra. Les habitants de la ville aimaient également leur opéra municipal, mais à un moment donné – personne ne saurait pourquoi – on a cessé de s’y rendre. Un certain « von », une étoile internationale, dirigeait les représentations ; la direction dépensait des sommes énormes pour des scénographies resplendissantes, mais chaque soir les lumières s’éteignaient toujours plus rapidement afin que les chanteurs de l’étranger, connus pour leurs caprices, ne remarquent pas le grand nombre de sièges inoccupés devant lesquels ils chantaient.

Le directeur s’est alors mis en colère. Il a téléphoné un peu partout en jurant en italien (mauvaise habitude de tous les directeurs d’opéra qui, vivant sur scène, entendent davantage parler en italien que dans leur langue maternelle). Le syndicat des choristes a menacé de se mettre en grève, les maquilleuses, le personnel de scène n’avaient plus le cœur à l’ouvrage ; ils ont pris de nombreuses libertés, dont certaines ont pris un tour comique sur les planches.

– Il fallait remplacer ce « von » depuis longtemps – a marmonné le directeur dans sa barbe, mais il ne pouvait rien contre le « von » qui, pris de maladie, était plus souvent absent que derrière son pupitre, car l’ensemble défendait opiniâtrement son chef d’orchestre. C’est alors que s’est produit un incident.

Un nabot est entré dans l’opéra, coiffé d’un chapeau melon, vêtu de l’habit rayé des juges d’instruction de Kafka. Il venait sur l’invitation du chef d’orchestre et se présentait comme maître-souffleur, maestro suggeritore.
– Ce monsieur – a déclaré avec transport le chef d’orchestre – doit corriger l’italien que nous prononçons sur scène. Il fera ainsi revenir le public, lassé d’entendre massacrer la langue de l’opéra.

Il faut dire qu’on parlait dans ce pays un dialecte totalement dissemblable de l’italien et que rares étaient ceux qui connaissaient la langue dans laquelle on chante sur la scène de l’opéra, c’est pourquoi les mots du chef d’orchestre ont sonné faux ; lui-même ressemblait à un malade qui, condamné à mort, se rattrape à une planche de salut. Par ailleurs, l’opéra depuis des années déjà avait son propre souffleur, un Tchèque qui savait l’italien mieux que sa langue natale. Aussi l’organisation syndicale, par solidarité avec le gentil monsieur dans sa boîte à souffler, a fait savoir à la direction en temps opportun qu’il n’y avait pas de poste pour le nouveau souffleur. Ils avaient raisonné de la façon suivante : aujourd’hui on licencie le souffleur, demain nous pourrions tous y passer. Mais le chef d’orchestre n’a pas lâché prise, il a affirmé que bien parler italien ferait sûrement revenir le public.

Alors a sonné le douzième coup – en l’occurrence, dix-neuf heures, quand la représentation de La Bohême devait commencer – le maestro « von » a lui-même amené le maestro suggeritore dans la pièce du souffleur. Mais le rideau ne s’est pas levé, et le directeur a finalement dû annoncer que la première était annulée. Il est monté sur scène, aveuglé par un projecteur qui l’éclairait en pleine figure, et il a expliqué avec précaution les raisons pour lesquelles le rideau derrière lui resterait tombé. Il a souligné que la direction de l’Opéra s’était souciée de… Il a rappelé que l’Opéra se devait de choisir les meilleurs collaborateurs car… Il a rappelé au cher public que… Il a menacé que tous ceux qui ne travailleraient pas seraient sévèrement… Il a célébré la grandeur du chef d’orchestre, de ce glorieux « von », et l’ensemble qui sous sa direction avait… Il a fait sa propre louange sans exagération ni ostentation, puis s’est penché vers le public et s’est protégé les yeux de la main. Il a vu les rangs de sièges inoccupés et les portiers fatigués, presque endormis près des portes ouvertes. L’opéra national, enfant des pouvoirs municipaux, chéri du Parlement, était – dieu sait pourquoi – abandonné du public.

L’écrivain doit encore, maintenant, livrer à ses lecteurs les noms des personnages de ce conte allégorique. L’opéra national, enfant chéri des pouvoirs municipaux et du Parlement, c’est l’Opéra national de Vienne. L’ancien souffleur de l’Opéra s’appelait Jirzi Homolka, et le prétendant à sa place, ce maestro suggeritore qui est réellement venu comme un juge d’instruction de Kafka, Armando Romano. Le directeur de l’opéra était monsieur Hilbert, ce même Hilbert «venu en 1949 à Zürich transmettre au « von » – Theodor von Gabory – les meilleurs vœux de la municipalité de Vienne et des musiciens. » Mais l’incident que nous venons de rapporter s’est déroulé en 1954 ; un « von » est rapidement remplacé par un autre. La place de Theodor von Gabory fut reprise par Herbert von Karajan.

POST-SCRIPTUM : LES SEPT CERCLES DE L’ENFER

L’année dernière, au mois de juillet, j’ai visité Vienne, la capitale autrichienne. J’étais en voyage d’affaires, en qualité de secrétaire du département des sons et des partitions des Archives nationales d’U.R.S.S. ; mais j’ai également vu dans la visite à ce pays d’Europe centrale un retour à la patrie de mon malheureux mari qui, fonctionnaire du Komintern, l’avait quittée pour l’Union soviétique. Peu de temps après m’avoir connue à Moscou, s’être fiancé puis marié, il est tombé, victime de ces absurdes épurations staliniennes. Il avait été accusé, puisqu’il travaillait comme secrétaire chez Telman, d’organiser des sabotages et de préparer le meurtre de certains instructeurs du Komintern. À son procès, on a même allégué qu’il avait eu l’intention de rompre le pacte de non-agression avec l’Allemagne. Quelque part à la Loubianka – en 1941, lorsque la première botte allemande a enfreint ce pacte que mon malheureux mari avait soi-disant voulu faire échouer – j’ai perdu toute trace de lui. L’année dernière, je me suis donc à nouveau rendue en Autriche, deux décennies après sa honteuse exécution.

Mais revenons-en aux raisons officielles de mon voyage. Dès la fin de la Guerre civile, des pourparlers s’engagèrent entre les deux archives nationales à propos de la rétrocession, réciproque, de documents musicaux et de partitions. Nous demandions aux Autrichiens les manuscrits de deux ouvertures de Piotr Ilitch Tchaïkovski : Roméo et Juliette et Francesca Da Rimini, que le grand maître avait écrites en Italie, à l’époque où il demeurait chez Modest Ilitch, son frère. En retour, nous offrions les photographies de Walter Gieseking, d’Arthur Schnabel, de Theodor von Gabory et de Wilhelm Furtwängler, que l’Armée rouge avait prises comme butin de guerre à l’occasion de la chute de Vienne et de Berlin.

Les tractations avaient duré pendant des années, à cause de l’inextirpable défiance des deux parties pour une part, mais surtout parce que nous voulions échanger des objets inestimables. Qui pourrait jamais apprécier la valeur de la musique ? L’autographe de l’ouverture de Francesca Da Rimini, avec les précieuses corrections portées par l’auteur lui-même, aurait dû être échangé contre la totalité des archives d’U.R.S.S. ; et pour un seul cliché de Walter Gieseking ou de Theodor von Gabory, il aurait fallu offrir tous les fonds des archives nationales d’Autriche. C’est pourquoi les discussions s’arrêtaient lorsque tous pensaient qu’elles avaient abouti, et qu’elles se poursuivaient lorsque des deux côtés on les avait ajournées. Finalement, nous avons tout de même atteint notre but, et je suis partie pour l’Autriche avec une valise de métal remplie des précieuses matrices. On m’avait choisie pour aller là-bas parce que je portais encore le nom de mon mari, Eberlein, et que je savais suffisamment l’allemand pour n’avoir pas besoin d’un interprète. Je m’attendais à ne rester que quelques jours. Je pensais me rendre sur la tombe des parents de mon mari et me décharger de la responsabilité que je croyais porter dans la misérable fin de leur fils unique. Immédiatement après que j’aurais échangé les bandes, que je transportais dans une petite valise blindée, contre les deux inestimables autographes, je rentrerais. Pourtant, je suis restée deux semaines entières, non que la Ringstrasse m’ait impressionnée, ni que j’aie voulu voir les néons rutilants des publicités. Non, quelque chose d’imprévu s’est produit…

L’impatience me pousserait à raconter la fin de l’histoire tout de suite et pour un peu j’oublierais de parler des deux manuscrits du grand Tchaïkovski, si insignifiants me semblent-ils à l’heure qu’il est, que j’ai ramenés dans leur pays d’origine après quatre-vingts ans d’absence. Cependant, à cause du caractère surprenant de ce que j’ai appris à Vienne, je vous narrerai les choses dans l’ordre. Dès que j’ai atterri à l’aérodrome, on m’a présenté madame Hilda Kraus, chargée par les Archives autrichiennes de procéder à l’échange avec moi. J’étais heureuse qu’une tractation de cette importance pour les deux pays soit menée par deux femmes. Pendant quinze ans, en effet, ç’avait surtout été des hommes qui avaient discuté autour de cette affaire. J’ai remarqué une certaine chaleur, une tendresse devrais-je dire, chez Mme Kraus, et nous avons très rapidement mené l’affaire à bien. Les Archives autrichiennes s’enrichissaient de douze matrices sur lesquelles se trouvaient les clichés de ces fameux musiciens allemands de l’époque nazie, et la valise de fer, qui recelait les deux partitions en in-quarto recouvertes d’une fine écriture, était déjà dans les locaux de notre ambassade à Vienne. Affaire conclue tellement facilement, ai-je confié à Mme Kraus, si l’on tient compte des difficiles années de marchandage qui avaient précédé. À ces mots, elle n’a fait que sourire et m’a invitée, comme si j’étais une amie de longue date, à voir quelque chose de peu ordinaire, et qui était encore une nouveauté pour les Archives autrichiennes.

Dans sa confortable voiture, nous nous sommes rendues jusqu’à la résidence d’Ulrike Kühlmann, la veuve de Theodor von Gabory, et j’ai vu là-bas – mon Dieu ! – quelque chose qu’il m’est difficile encore aujourd’hui de décrire. Le triste parcours de Gabory, que le public a abandonné pour son excentricité, dont les idées douteuses n’ont finalement jamais été acceptées par personne, m’était connu dans ses grandes lignes. La veuve du maestro incompris m’a raconté les détails de sa fin mélancolique. C’était encore une belle femme. Bien qu’elle eût cinquante ans bien tassés, on voyait qu’elle avait été autrefois mannequin. Les mots vieillissaient son fin visage de porcelaine, comme celui d’une poupée, et ses yeux de temps à autre se remplissaient de larmes tièdes tandis qu’elle me parlait de son pauvre mari.

J’ai appris que Theodor von Gabory s’était adonné au spiritisme après qu’on l’eut remplacé par Herbert von Karajan à l’Opéra national de Vienne. Il consultait des psychiatres et des hypnotiseurs douteux, non pour qu’ils le soignent, car il prétendait être en bonne santé, mais pour qu’ils l’aident à rafraîchir sa mémoire et à se souvenir d’une certaine musique qu’il appelait idéale. Mais il n’a jamais pu se la rappeler. J’ai appris combien il était affligeant de contempler son visage pâle et amaigri, d’entendre ses élucubrations enfantines et d’assister à son désespoir de noyé. Il avait finalement décidé de concentrer sa mémoire sur trois œuvres seulement et de se remémorer à tout prix leurs formes idéales. Il avait choisi la Neuvième symphonie de Ludwig von Beethoven, La Mer de Claude Debussy et les Variations rococo de notre compatriote Tchaïkovski. Complètement épuisé, martyrisé par une insomnie qui le tenait éveillé jusqu’à quatorze nuit d’affilée, épuisé par des vomissements et des douleurs insupportables dans le dos, il affirma quelques jours avant sa mort s’être tout de même souvenu de quelque chose – mais, ajouta-t-il, que c’était malheureusement si peu qu’il n’avait plus qu’un désir : mourir. Ce qui advint. Theodor von Gabory a rendu le dernier soupir le 1er décembre 1959, dans un râle ordinaire, il est passé de vie à trépas comme un homme obscur, oublié, en s’étant tout de même suicidé. Son double Herbert von Karajan a fait construire cette année-là à Berlin-Ouest la célèbre salle pentagonale, et c’est à peine s’il a su que Gabory était mort…

Madame Kühlmann n’a pas pu prononcer un mot de plus. Elle sanglotait, quand elle m’a soudain placé entre les mains trois manuscrits couverts de taches. Les pages en étaient déjà estampillées du cachet ovale des Archives autrichiennes. Je suis Russe : j’ai d’abord ouvert son travail sur les Variations rococo et je me souviens que j’en ai eu le souffle coupé. Vous savez, j’ai fait des études de musique et j’ai l’oreille musicale ; je sais déchiffrer les notes en silence, tout comme la plupart des gens lisent un livre. J’ai jeté, tout d’abord avec incrédulité, un regard sur ces Variations rococo de Gabory. Qu’est-ce que cela a à voir, ai-je pensé, avec Tchaïkovski ? Mais quand j’ai eu rapidement feuilleté quelques pages, il m’a semblé que j’allais m’évanouir.

Toutes les notes du grand maître étaient là, mais chaque mélodie s’accompagnait de tout un bouquet de nouvelles harmonies. La composition comportait maintenant trente-six variations, et non plus seulement sept. J’ai éclaté en larmes et, sans plus de force, j’ai continué à tourner les feuillets du manuscrit de Gabory. La nouvelle partition était prévue pour mille musiciens. Les violons étaient subdivisés en trente-sept groupes, les violoncelles en vingt-deux, les violes en quinze, et même les contrebasses en premier, second et troisième groupes. Et les violoncelles devaient jouer sur un ton d’orgue avec des dizaines de tons simultanés, s’élever légèrement comme l’eau d’une fontaine ou bruire comme une chute d’eau, chanter et pleurer, prier et ordonner. Gabory (mais est-ce bien lui ?) avait prévu de développer parallèlement jusqu’à cinq mélodies et de conter des histoires merveilleuses tout comme l’orientale Shéhérazade. Mais en dépit de tout ce que je vous rapporte à mots confus – ce n’est qu’une petite partie de ce que j’ai vu – la partition de Gabory n’était pas une nouvelle œuvre, mais, je m’en suis persuadée, représentait ce que Tchaïkovski avait entendu en lui sans parvenir à le coucher sur le papier. Je n’ai pas osé regarder La Mer ni la Neuvième de Beethoven.

Grâce à l’obligeance de Mme Kraus, et avec l’aide de l’autorisation que j’ai rapidement obtenue, j’ai réussi en trois nuits à recopier cette œuvre merveilleuse, ces Variations surrococo. Je suis rentrée à Moscou avec les manuscrits de Piotr Tchaïkovski et les miens, qui étaient maintenant incomparablement plus importants que ceux-là. En quelques mois, l’œuvre nouvelle, et si vieille pourtant, de notre génial compatriote, a été montée par cinq violoncellistes, sous la conduite de Mstislav Rostropovitch. Ils étaient accompagnés par nos sept plus grands orchestres, tous dirigés par Evgéni Mravinski. En pleine Place rouge, sous les murs du Kremlin et les coupoles de l’église Saint Basile le Bienheureux, selon le désir de la veuve Kühlmann, Theodor von Gabory a commencé une nouvelle vie.
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Il y a bien longtemps maintenant que j’ai donné mes cahiers, aussitôt estampillés du cachet ovale des Archives nationales d’Union soviétique, à nos compositeurs et à nos musiciens émus. Je n’ai conservé qu’un seul bout de papier afin de te le donner, mon cher neveu, aujourd’hui qu’il n’y a plus ni Place rouge, ni communisme. La main de Gabory y a tracé : Les sept cercles du Paradis se sont transformés en sept cercles de l’Enfer. Oh, comme elles sont clairvoyantes, tes volontés, Seigneur, et court notre regard.

Traduit par Philippe Gelez